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La rénovation urbaine en question

Certains y voient la clé d’une intégration heureuse, d’autres fustigent une gabegie sans fin. Si la rénovation des quartiers a incontestablement un impact positif sur la vie de ses habitants, elle ne suffit pas à résoudre les problèmes de fond. Catherine Bernié-Boissard, professeur émérite à l’Université de Nîmes, nous apporte son éclairage sur la question.

“Ce que l’on appelle « Politique de la ville » concerne 6 millions d’habitants, soit près de 10% de la population française, beaucoup plus si l’on prend en compte la population des départements d’outre mer. Autant dire que le sujet n’est pas anecdotique. Le premier dispositif officiel en faveur des « quartiers » date de 1977, on l’appelle alors Habitat et vie sociale. La première crise d’après les 30 glorieuses est passée par là, exacerbant les clivages sociaux : la classe ouvrière disparaît, les non diplômés ne trouvent plus d’emploi, et c’est dans les quartiers populaires, où la mixité sociale s’effrite, que les difficultés s’accumulent. De 1989 à 2002 les actions sur les quartiers populaires ont coûté 50 milliards d’euros, puis 40 milliards de 2003 à 2012 sous le plan Borloo : le moins qu’on puisse dire, c’est que le résultat n’est pas probant. Le chômage de la population concerné reste stable, c’est à dire double de celui de la moyenne, et concerne 25% des jeunes, de quoi se sentir discriminé“.
En conséquence la délinquance est plus élevée qu’ailleurs, tolérée par les élus et les services de police et de justice, au nom de la « paix sociale », tous les travailleurs sociaux et représentants institutionnels de terrain le confirment. Pour autant il est difficilement acceptable que l’autorité et les services de l’Etat aient depuis longtemps abandonné ces territoires, tout en revendiquant régulièrement leur reconquête : les habitants ne sont pas dupes, qui ont cessé depuis longtemps d’avaler les couleuvres institutionnelles et subissent la désinvolture de l’Etat. Comment en est-on arrivé là ?

Catherine Bernié-Boissard tempère tout d’abord le coût de la Politique de la ville : “ on parle de sommes conséquentes certes, mais qui concernent environ 13% de la population. Il est difficile d’avoir une estimation globale, mais le coût des rénovations des centres ville dans les villes moyennes en France depuis 1977 dépasse très largement ces montants, et personne ne les conteste, malgré l’échec de la revitalisation de ces centres ville (pour exemple, les travaux liés à l’arrivée du Tram bus dans l’ecusson a coûté 28 millions d’euros, la rénovation des Allées Jean Jaurès, 24,6 millions, et la réalisation de la liaison Arènes, Esplanade, Feuchères, 36 millions : soit 88,6 millions d’euros en moins de dix ans).
La construction d’habitat concentré a répondu essentiellement à des exigences imposées : l’arrivée des rapatriés d’Afrique du Nord et des harkis a précipité la construction d’un habitat concentrationnaire contraint. Cela n’a pas eu que des conséquences négatives : une partie de la population locale en a profité pour aménager dans des appartements plus spacieux et salubres que les logements du centre ville, à Nîmes comme ailleurs. Peu à peu ces habitats d’urgence, par exemple ceux du Mas de Mingue, ont été délaissés par ceux qui ont accédé à de meilleures situations, le must étant l’habitat individuel, un summum à l’époque, qui ne se dément pas aujourd’hui. Ceux qui partent sont remplacés par les immigrés les plus récents : la paupérisation des quartiers s’enclenche ainsi, accélérée par la crise des années 70. L’insécurité et la délinquance suivent de fait les courbes du chômage et de la précarité.

Peu à peu les différents plans d’action sur les quartiers les désignent comme des zones “à part“, stigmatisées par le reste du territoire national. La ZUP nord de Nîmes est ainsi devenue un quartier à éviter dans tous les sens du terme, après avoir été considérée comme un modèle d’urbanisme futuriste. Après de multiples expériences infructueuses, le Plan national de rénovation urbaine lancé en 2003 a eu des effets positifs, au moins par la déconcentration de l’habitat“.

En revanche on n’a pas renoué avec la mixité sociale originelle : les bailleurs sociaux, souvent sous la pression des services de l’Etat, ont continué à concentrer sur ces quartiers l’accueil massif d’immigrés aux origines aussi diverses que les aléas liés aux conflits en Afrique toute entière et dans les pays de l’Est de l’Europe. A Montpellier, sur le quartier de la Paillade, rebaptisé Mosson pour faire plus joli, les bailleurs sociaux répartissent les immigrés, qui occupent quasiment tout le quartier, par immeubles et cages d’escalier selon leur origine ethnique, parfois jusque dans le détail de leur ville d’origine : même entre immigrés la mixité n’est pas de mise, et le fichage organisé par les bailleurs sociaux ne pose pas problème!

En conséquence les quartiers sont toujours autant stigmatisés, les primo arrivants toujours autant en difficultés linguistiques et sociales : “aujourd’hui en France, 4,5 millions de personnes ne peuvent pas lire un texte en français“. Dès lors il est compliqué de co-construire les quartiers, comme le veut, à juste titre et avec beaucoup de lucidité, la nouvelle orientation de la politique de la ville : “cette co-construction est le cadet des soucis des habitants des quartiers, leur quotidien est vampirisé par les problèmes liés à la toxicomanie et les incivilités de tous ordres“.

On a souvent l’impression que les acteurs associatifs, dont on réduit par ailleurs les moyens, sont envoyés au front par des institutions qui ont d’autres chats à fouetter. Emmanuel Macron annonce sa volonté de ramener les 400 quartiers concernés par la politique de la ville dans le droit commun, c’est à dire qu’ils deviennent des quartiers comme les autres : en supprimant les emplois jeune, en réduisant les dotations de l’Etat sur le Nouveau plan de rénovation urbaine, en déployant seulement une poignée de policiers sur le terrain, il dote son discours de leviers peu crédibles.

“ On ne réussira que si tous les acteurs institutionnels, politiques, privés, associatifs, individuels, tirent dans le même sens“ explique Catherine Bernié-Boissard.

L’équilibre semble parfois précaire, mais force est de constater qu’à Nîmes un certain consensus prévale entre les différents acteurs, qui a déjà porté quelques fruits à Valdegour et au Mas de Mingue. La reconquête d’autres quartiers est en marche, étayée par une réflexion validée par les services de l’Etat, lequel, sans être payeur majoritaire, se permet cependant de juger la validité des projets portés par les collectivités locales. En ce qui concerne Nîmes, il est certain que la deuxième ligne du Tram’bus sera un élément capital d’une stratégie qui prend entre autres en compte les besoins de désenclavement des habitants des quartiers est et ouest.

Claude Corbier

Auteur


Claude CORBIER
Claude CORBIER
Né à Nîmes en 1954, photographe ex de presse et journaliste, rédacteur et photographe en presse institutionnelle, artiste plasticien, réalisateur de films photographiques, documentaires et web documentaires.

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