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L’Eko des quartiers : Parlant des hommes et des femmes d’avant l’exil, colonisés par les Français, vous écrivez : «  En refusant d’accéder à la langue du colonisateur, ils ont maintenu un espace identitaire suffisamment soutenant pour parvenir un de ces jours à se soulever. Comme si la langue et la religion étaient des points d’ancrage identitaire »
Est-ce que l’exilé, hors de sa terre, réagit de la même manière ? Qu’est-ce qui est transmis ensuite aux « enfants de l’immigration » de ces ressentis liés à l’histoire de la colonisation ?

 Sherif Toubal : À l’étranger, l’exilé peut avoir la tentation d’accentuer son espace identitaire. La colonisation, même si certains y voient des aspects positifs, ce qui est en partie vrai, a une visée… créer une nouvelle histoire. Pour ce faire, elle s’implante physiquement et donne des noms différents aux lieux et même aux personnes. Cette nouvelle nomination pousse, bien souvent, les autochtones à renforcer leurs appartenances traditionnelles. On le voit aujourd’hui en Europe avec le retour de la question du catholicisme. Il y a ne serait-ce que deux décennies, on n’entendait pas ou très peu la revendication des racines chrétiennes de l’Occident. L’arrivée massive d’immigrés venant de l’aire islamique-arabe pousse l’Occident à un retour vers ses racines afin de ne pas perdre ce qui constitue son essence. Et peut-être, sans s’en apercevoir, cette région du monde est en train de répondre exactement aux attendus des islamistes.
C’est le même phénomène pour l’exilé qui cherche des sortes d’enclaves au cœur même de cette nouvelle terre. Ces enclaves prennent de plus en plus de place au fur et mesure que le sujet se laisse comme contaminer par son environnement. On pourrait le dire comme ça : plus l’intégration sociale devient réalité, notamment par le fait d’accepter la nomination des choses, c’est-à-dire faire du français sa langue, plus le besoin d’espaces maintenant une identité forte se fait sentir. Et on l’a dit, la religion devient, du fait du contexte mondial entre autre, un puissant axe d’identité. Si je nomme les choses, autrement dit, mon environnement, à partir de la langue du colonisateur, ou de la langue de l’accueillant, c’est comme si je m’étais soumis, comme si j’avais abdiqué, comme si j’avais perdu mes racines et mon histoire.
Pour les enfants de l’immigration, ce phénomène est encore plus puissant car… ils ont comme je le dis dans l’écrit, été labourés à l’école de la République. Le français est leur langue mais à la maison la lalangue comme dit Lacan, reste l’arabe, ce qui crée une fantasmagorie autour de cette langue qu’ils ne maitrisent pas pour la plupart, mais dont ils ont un ressenti. Alors, soit je l’abandonne, soit je m’y fais, je parle et comprends l’arabe cahin-caha, soit je cherche à en saisir l’essence même d’où une sorte de sacralisation de l’arabe, repris par les tenants d’un discours islamique qui disent, par exemple, que l’arabe est une langue sainte, parce que parlée au paradis.
Pour les enfants d’exilés, le monde arabe dans son ensemble (y compris la colonisation) relève d’un fantasme issu de la bouche de leurs parents et on connait les ravages fantasmatiques qui peuvent aller très loin dans le passage à l’acte.

L’Eko des quartiers : Vous parlez dans votre thèse du massacre de Sétif, en 1945, perpétré par l’armée française, des humiliations subies sous le joug des colons. Comment expliquez-vous que beaucoup de ces humiliés — sans parler de ceux qui ont ensuite pris les armes pour libérer l’Algérie — aient justement choisi la France comme terre d’exil ? La faim, bien sûr, est une des raisons, la langue, peu ou prou maîtrisée, mais voyez-vous d’autres raisons ? Et le choix d’un exil dans la terre même de celui qui peut représenter l’oppresseur n’est-il pas, à votre avis, un des facteurs d’une intégration parfois difficile ?  

Sherif Toubal : Oui bien sûr, mais il ne faut pas oublier le contexte, dans les années 50 / 60, le monde arabe est quasi-inexistant. Nasser en Égypte a bien tenté une mobilisation et face à la reconnaissance d’Israël (que les Palestiniens et les Arabes dans leur majorité vont appeler la grande Naqbah… catastrophe), il était devenu le chef d’un panarabisme qui a été littéralement balayé notamment lors de la crise du canal de Suez. Toutes les armées arabes, ne résistent pas à ce petit pays, Israël, soutenu par l’Occident. Tout se passe comme si le monde arabe était tombé dans une sorte de léthargie, impossible à réveiller, ce monde se confond et accentue davantage sur la notion… de mektoub. La destinée, la fatalité, est écrite et on n’y peut rien, les arabes sont dans le camp des damnés de la terre. L’humiliation est totale, d’autant plus totale que même les mouvements révolutionnaires de libération comme le FLN en Algérie se transforment très rapidement en dictatures qui ne disent pas leur nom. Les Arabes sont des damnés, des humiliés qui ne parviendront à rien… et de toute façon c’est le mektoub.
Par la suite, dans les années 80 et l’arrivée du discours islamiste, cette idée sera renforcée par un axiome là encore très prégnant et qui consiste à dire « si on en est là, c’est parce qu’on a abandonné notre religion qui avait fait de nous, un temps, la communauté la plus avancée dans le monde ». Quitte à être humiliés à ce point-là, autant tenter le coup chez les riches, c’est-à-dire « l’Occident », qui produit quoi qu’on en dise une sorte de fascination.
Le monde arabe voit bien les avancées de l’Occident, notamment technologiques mais aussi politiques, il voit bien la possible liberté qui existe chez « eux » et souhaite en tirer parti. Pour beaucoup d’Algériens notamment, la France était aussi la mère patrie, il ne faut pas oublier comment leurs pères et parfois eux-mêmes se sont battus pour libérer l’Europe du joug nazi. D’une certaine manière, pour beaucoup d’entre eux, la France leur doit quelque chose. Les tirailleurs sénégalais ou les combattants d’Afrique du Nord… la bataille du Monte Cassino en Italie, en 1944, ouvrant la brèche vers la Provence, fut en grande partie menée par des fantassins africains.

Bref, pour beaucoup d’entre eux, la France était leur pays et le statut d’indigénat convenait parfois. Pour comprendre ce phénomène il faut se remettre dans le contexte historique de l’époque… l’Algérie a toujours été colonisée, par les arabes, puis les turc et enfin les Français. Les Berbères, premiers habitants de l’Afrique du Nord, vivaient selon un système tribal, système qui perdure aujourd’hui encore et l’idée d’un État-nation ne s’est jamais vraiment imposée. Sauf pour le Maroc qui n’a pas été conquis par les Ottomans, qui fut un protectorat français et a maintenu le roi en qualité de représentant du peuple. Ce qui lui permit de garder des traces de l’époque andalouse et de développer l’artisanat. L’Algérie à l’inverse fut très marquée par la présence française, elle fut découpée en trois départements. De même l’urbanisation fut indexée sur le modèle français, l’Algérie fut totalement affiliée à la France… sauf en ce qui concerne le statut d’indigénat qui excluait les Arabes et les Berbères.
Reste que cette présence a fondé une interconnaissance et si je dois quitter mon pays autant aller dans un pays dont je connais les mœurs, et pour beaucoup la langue. Nombre d’Algériens à cette époque parlaient français, ou pour le moins le comprenaient. La Francophonie était une réalité et s’est largement implantée dans les modes de pensée et les façons de vivre, y compris culturellement (le voile fera son apparition au milieu des années 80). Aujourd’hui beaucoup de mots français sont utilisés par les Algériens sans savoir qu’ils utilisent un mot français.
En définitive, l’apathie, l’humiliation, la recherche d’une liberté, une forme de fascination pour le « maître », le sentiment d’appartenance et d’une dette française, la langue, et bien entendu la faim… ont poussé ces jeunes hommes, d’abord, vers le pays colonisateur.
Dire qu’il y avait pour eux une rancœur vis-à-vis de la France, je ne pense pas. Je dirais plutôt un mélange de fascination, de peurs et d’envie. Car en réalité, pendant la colonisation deux mondes vivaient côte à côte, sans se mélanger. Et les Algériens avaient gardé leurs traditions.
La rancœur viendra plus tard, notamment par les enfants de la République qui ne recevront que des bribes d’histoire de leurs Chibanis. Ils retiendront qu’ils ont été traités comme des variables d’ajustement face au chômage.
Mais eux, les enfants, ont les codes de cette société, ils sont Français et souhaitent réhabiliter la dignité, l’honneur de leurs aïeux. Ils auront des revendications et tenteront dans le même temps de maintenir leur appartenance à la terre natale qu’ils ne connaissent pas ou peu. La rancœur sera d’autant plus forte que la République est en décalage entre ce qu’elle annonce et ce qu’elle propose. Elle annonce une égalité et offre de la discrimination. Les années 80 ont vu se banaliser les meurtres d’Arabes, les ratonades, la discrimination au niveau des logements et surtout au niveau de l’emploi.
Même si les politiques et les lois n’ont eu de cesse d’ouvrir le champ des possibles pour cette génération, la société civile voyait surtout un abandon de la classe ouvrière en faveur des immigrés. Les ouvriers ont changé d’option politique et nombre d’entre eux sont passés du Parti Communiste au Front National…
Ce déclassement fut repris par Jean-Marie Le Pen, ancien de l’Algérie Française qui maintenait vivants les relents du colonialisme. Sa haine du monde arabe lui vient en partie de la défaite en Algérie, mais surtout que ce monde ait ôté à la France sa grandeur. Il a su attirer à lui les ouvriers en s’appuyant sur les jeux stratégiques du futur président François Mitterrand. Autrement dit deux humiliations se font face…
Les Chibanis sont aujourd’hui pour leur grande majorité complément défaits et mis au rebut, leurs enfants sont en colère et ne parviennent que difficilement à trouver une place, à s’intégrer dans un pays qui est pourtant le leur.

Propos recueillis par Philippe Ibars
Photos : Philippe Ibars
La thèse de Sherif Toubal ici :
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01245640/document

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