8 janvier, à Pissevin
3 janvier 2017
Journée citoyenneté « gens d’ici venus d’ailleurs »
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L’Eko des quartiers : Dans le prologue de votre thèse, vous citez un extrait du poème d’Antonio Machado : « Il n’y a pas de chemin, Le chemin se fait en marchant » ( caminante, no hay camino, se hace camino al andar). Machado, Républicain espagnol, est mort épuisé, en 1939, à Collioure, lors de la Retirada. Il fuyait le fascisme espagnol. Vous dites que « l’immigré est un exilé du ventre », mais tous ces exilés qui sont venus en France pour fuir d’autres jougs, politiques ou religieux sont-ils bien différents ?
Sherif Toubal : Avec la psychanalyse, on peut entendre cette expression « exilé du ventre »… comme la sortie d’un utérus. Quitter sa terre natale revient à quitter, sur un plan symbolique, la terre mère. Il suffit de se rapporter au mythe grec avec Gaïa, ou encore aux Incas avec la Pachamama.
La terre est une représentation symbolique de la mère. Son corps est nourricier tout comme la terre qui prodigue les champs de blé, les arbres fruitiers… Freud de son côté, mettra en évidence la déclinaison du mot matière qui tire sa racine de « mater » donnant le mot « mother » en anglais et « mère » en français. La mère est en quelque sorte la matière première qui nous a donné notre corps. Dès lors, sur un plan symbolique, quitter toute terre natale revient à s’exiler du ventre… de notre terre mère.
Espagnol, Italien, Grec, Arménien… Algérien ou Marocain, il n’y a pas de différences à ce niveau. Par contre, on doit tenir compte des raisons qui ont poussé ces gens à quitter leurs terres natales. Si je pars pour des idéaux politiques… mon départ est teinté d’une certaine dignité. Je pars pour continuer le combat autrement. L’exemple des Espagnols fuyant la dictature franquiste et continuant le combat à partir des Pyrénées, ressemble beaucoup à l’acte du général de Gaulle quittant la France pour aller continuer le combat à partir de Londres.

L’Eko des quartiers : Les Chibanis n’ont pas quitté leur « terre-mère » pour ces raisons-là, donc.
Sherif Toubal : Non, et s’il s’agit d’une fuite, la dignité en prend un coup… et de fait l’estime de soi, pour le dire autrement, l’image de soi, est comme fissurée par cet acte. Sauf si ce geste se fait pour assumer sa responsabilité de père de famille par exemple. Dans ce cas, cela ressemble beaucoup à l’immigration Maghrébine, ces hommes sont partis pour nourrir leurs familles. Ils assument leurs responsabilités entachés d’une culpabilité d’autant plus importante qu’ils vont dans le pays qui les a colonisés… D’où le sentiment de trahison. Une trahison qui agit sur ce que Freud appelle l’idéal du moi et le moi idéal.
Il ne s’agit pas là simplement d’un jeu de mots, mais par cet axiome, Freud nous dit que l’image est construite sur un imaginaire qu’il désigne sous le terme de moi idéal. C’est-à-dire, une quête pour se percevoir plein, complet et puissant, à l’image d’une idole qu’on adore… un chanteur, un acteur… cette image donne au sujet une projection possible et crée en lui un désir de ressemblance parfois total. L’immigration, on l’aura compris, ne permet plus très souvent cette quête, sauf à construire des images encore plus fortes qui prendraient toute la place. Ce fut le cas dans les années 70 pour les premiers migrants, devenus Chibanis, qui voyaient dans la figure de Boumediene ou de Nasser une identification susceptible de soutenir un moi idéal. Mais on le sait, même ces images sont tombées de leur piédestal.
L’idéal du moi par contren, relève, pour Freud, de la dimension symbolique. C’est-à-dire que le sujet se donne des valeurs qu’il perçoit chez les autres et tente de les faire vivre, parfois jusqu’au bout (ce qui renvoie à la radicalisation). Or les valeurs soutenues par le monde arabo-musulman, sont en lien direct avec l’Islam. Du fait de la disparition d’une possible démocratie, Il leur fallait bien se rattacher à quelque chose.
L’Islam a traversé les âges et il est porteur d’une civilisation, d’une histoire qui a laissé des traces concrètes mais aussi et surtout symboliques. Dans le sens où le symbolique réunit, rassemble… c’est autour des valeurs de L’Islam en tant que porteur de dimensions symboliques que les Chibanis ont fini par se retrouver, car nombre d’entre eux n’étaient pas pratiquants à leur arrivée. Mais les conditions de vie très difficiles, la solitude et l’isolement ainsi qu’un contexte international les a poussés à un retour vers l’Islam, retrouvant du même coup un ancrage traditionnel et une chaleur qu’ils ne trouvaient pas dehors. Peut-être pourrait-on y voir là une spécificité pour les Chibanis par rapport aux autres migrants (Espagnols, Italiens, Portugais…), un accrochage à la religion comme on s’accrocherait à une bouée de sauvetage en pleine mer.

L’Eko des quartiers : Vous écrivez aussi dans le prologue de votre thèse cette très belle phrase : « Et bien entendu dans la langue, dans cette langue qui fait terre… ma langue est ma terre. Voilà un lieu d’ancrage et d’encrage. C’est bien en Français que j’écris. »
Pour vous, est-ce que le difficile apprentissage du français est une des causes de repli pour certains Chibanis ou bien est-ce que c’est leur problématique d’exilés qui a priori les éloigne de la maîtrise de notre langue ?
Sherif Toubal : Les deux mon général ! Apprendre le français et en faire sa langue serait tout perdre. Il y a une sorte de schizophrénie dans cette vie. On veut bien faire sienne cette terre tout en ne trahissant pas ses origines. Or la langue est un point d’ancrage qui dit clairement mon appartenance. Là encore si on convoque le concept lacanien de « lalangue » écrit en seul mot, on comprend mieux. Pour Lacan, lalangue n’est pas un outil de communication, elle est la matrice d’où le sujet tire son essence pour parler. Autrement dit, ce n’est pas le fait de parler telle ou telle langue qui importe, mais le fait même de parler est issu de cette matrice reçue par le bain de langage dans lequel on a baigné. Cette lalangue matrice de toutes les langues est reçue par l’intermédiaire de la langue dite maternelle et devient un axe, un pilier, un point nodal de l’identité. Parler une autre langue serait comme avoir perdu cette lalangue dite maternelle.
Bien entendu c’est une erreur, puisque à suivre Lacan, ce n’est pas la langue parlée qui importe mais le fait même de parler qui provient de lalangue dite maternelle. Là encore une confusion s’impose… on confond identité et subjectivité. On fait de l’identité un tout, comme si elle représentait la totalité de l’être, une sorte de définition de soi. Dans ce cas, la langue parlée devient centrale et la perdre serait perdre ses origines, sa terre natale. Alors qu’en « réalité »… la langue parlée n’est que la partie émergée d’une lalangue qui engendre, pourrait-on dire, la possibilité de parler. Ce qui rend possible l’acquisition d’une autre langue sans perdre la lalangue qui est à l’origine de la parole elle-même, du fait de parler… une matrice qui se trouve en soubassement et ouvre à la subjectivité.
Un peu comme s’il y avait deux étages, la langue parlée qui se colle à l’image que je me fais de moi-même… une identité. Et un étage en dessous, pas visible où lalangue agit comme une matrice ouvrant à une parole singulière et donc… à la subjectivité. C’est parce qu’on a été parlé qu’on peut parler.
Les Chibanis et leurs descendants s’imaginent tout perdre s’ils perdent la langue d’origine. Le refus de l’apprentissage n’est pas forcément conscientisé, mais devenir Français passe par l’acquisition de cette langue qui renvoie chacun à son histoire où là encore la culpabilité est centrale. L’Exil, quand il est contrarié, produit un arrachement qui fait vaciller le sujet et souvent, il ne lui reste que la langue pour se rattacher à quelque chose, un peu comme si quelqu’un était pris dans une tempête et pour ne pas se laisser soulever par le vent, il s’accrochait à des branches, un poteau… ici c’est la langue en tant que point d’ancrage d’une identité, point d’ancrage d’une image qui donne encore le moyen de se reconnaître et ne pas être complètement déchiré.

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