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Magyd Cherfi est connu comme membre du groupe Zebda, ayant commis quelques tubes comme « Tomber la chemise », « Le bruit et l’odeur » ou « Motivés » pour ne citer que ces titres. Mais Magyd Cherfi est aussi un écrivain, et son dernier livre, Ma part de Gaulois, chez Actes Sud, est un véritable best-seller, salué par la critique et retenu dans la 1re sélection de 16 romans pour le Goncourt 2016. De passage à Nîmes pour une lecture-débat à l’IFME, il a bien voulu répondre aux questions de l’Eko des quartiers.
livre-de-magyd-cherfiL’Eko des quartiers
Bonjour Magyd, et merci de nous accorder ce petit entretien sur les Chibanis. C’est un sujet que l’Eko des quartiers traite en ce moment, à l’échelle nîmoise, et on a aussi relayé l’hommage artistique et photographique sur le sujet, « Chibanis, la question », avec les photos de Luc Jennepin, exposées à Nîmes très récemment.
Magyd Cherfi
On a participé à cette expo, on avait fait aussi une chanson, sur le dernier album de Zebda, « Comme des Cherokees », sorti en 2014.

L’Eko des quartiers
Est-ce que vous êtes concerné, dans votre famille, par le problème des Chibanis                                                                                                                                                                    Magyd Cherfi
Non, parce que que mon père a « ramené » ma mère très tôt, début des années 60.
Beaucoup de ces Chibanis, comme la plupart des immigrés des années 60 pensaient revenir au pays. L’idée, c’était de revenir.

L’Eko des quartiers
Vous avez pensé au retour alors que vous êtes né ici ?
Magyd Cherfi
Je suis né dans les Pyrénées… mais moi, jusqu’à l’âge de 15 ou 16 ans, j’étais dans cette idée qu’un jour on allait repartir. On attendait un départ. Un départ pour l’Algérie.
Beaucoup de familles étaient dans cette idée du retour et nous, les enfants, nous étions imprégnés de ça, et au fil des années ça devenait improbable, ce « on va rentrer chez nous » !

L’Eko des quartiers
Comment viviez-vous cette incertitude ?                                                                                                                   Magyd Cherfi
Plus le temps passait plus ça devenait un « chez nous » qui était de moins en moins « chez nous », d’une part parce que quand on y allait pendant les vacances on sentait bien qu’il n’y avait pas un État de droit, on se rendait bien compte qu’il y avait des tabous, une espèce de chape, chape patriarcale, où les filles étaient enfoncées dans des zones d’ombre et donc on sentait qu’on n’était pas chez nous, et d’ailleurs on nous le faisait sentir.magyd-cherfi-_iba2657

L’Eko des quartiers
On vous disait quoi à ce sujet ?
Magyd Cherfi
Au bled on nous appelait les « Français », les « Roumis », les « Gouers », les « immigrés », beaucoup « les immigrés ».
Donc, on sentait bien qu’on n’était pas chez nous. Voilà, ça, c’était pour les couples avec enfants qui s’étaient réunis grâce au regroupement familial, dans les années 70.

L’Eko des quartiers
Et les autres, ceux qui sont devenus Chibanis ?                                                                                                    Magyd Cherfi
Les autres, c’étaient tous ceux qui se disaient « puisque je vais repartir, de toutes façons, je vais pas ramener en France ma femme et mes enfants », et donc ils sont restés seuls, et les souvent les mômes ont grandi sans l’image paternelle, souvent partie en vrille dans leur tête, l’image de ce père qu’on ne voyait qu’au mois d’août quand il rentrait au bled, et puis ces mômes sont devenus grands, les femmes se sont fait une autre vie seules, puisque de toutes façons on ne se remarie pas, on ne divorçait pas à l’époque, et l’homme est peu à peu devenu étranger pour sa femme, comme pour ses enfants.

L’Eko des quartiers
Et en vieillissant, ça s’est aggravé…
Magyd Cherfi
Oui, l’âge aidant, la retraite, le chômage, etc., ils se sont retrouvés dans des solitudes infernales et puis ils sont devenus vieux et on les voit errer dans les villes, assis sur des bancs, c’est ça les Chibanis, ces hommes qui se sont retrouvés complètement paumés, n’ayant pas de famille ici puisqu’ils n’en ont pas construit, n’ayant plus de famille là-bas car ils ont été reniés, en vérité, pour la plupart.

L’Eko des quartiers
À ce point ?
Magyd Cherfi
Oui, tous ces mômes qui ont dit « mais papa, qu’est-ce que tu m’as donné ? Qu’est-ce que tu m’as apporté ? »

L’Eko des quartiers
C’est un vrai drame humain, non ?
Magyd Cherfi
Des drames terribles. Des drames de vies terribles. Et puis, se retrouver avec des retraites maigrichonnes, et surtout l’impossibilité de négocier la possibilité de toucher ces retraites là-bas, parce que l’administration est ce qu’elle est… alors il faut rester en France.

img_4624L’Eko des quartiers
Et ils sont nombreux dans ce cas ?
Magyd Cherfi
Oui, ils émergent depuis dix ou quinze ans, il y en a des dizaines de milliers, ils sont dans des centres pour vieux immigrés, des foyers, type Sonacotra, des logements sociaux, on les met souvent ensemble pour qu’ils retrouvent quelques éléments culturels entre eux. Beaucoup sont condamnés à errer jusqu’à la fin.

L’Eko des quartiers
Et vous, vous en avez fait une chanson…
Magyd Cherfi
Oui, sur la solitude profonde de ces gens qui sont abandonnés par la France, abandonnés par l’Algérie, abandonnés par les familles, la société puisqu’on ne leur reconnaît aucun statut. Ce sont des ombres, ils sont mal vus aussi, ici par les familles parce que ce sont des hommes qui sont restés seuls, c’est suspect. « Pourquoi n’as-tu pas fait famille ? » Pour beaucoup, ça a été le calcul de retourner en Algérie, et pour d’autres, c’était une façon de se dire « j’ai la paix, ils sont là-bas, et au moins là-bas il y a la tradition, tout le parapluie du patriarcat qui les tient alors que si jamais je ramène ma femme en France, elle va vouloir apprendre à lire, à conduire, à sortir et elle va être dégénérée, quoi.
Voilà, il y a ceux qui ont fait le mauvais calcul, la peur de la dégénérescence de leur femme et de leurs enfants, comme si là-bas ils n’allaient pas dégénérer de la même manière.

L’Eko des quartiers
Alors, que vont-ils devenir ?
Magyd Cherfi
Rien, ils vont survivre jusqu’au dernier souffle.magyd-cherfi_iba2590

Voir ici : Zebda, « les Chibanis », le DOC’CLIP de Rachid Oujdi

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