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Sherif Toubal est formateur à l’Institut de Formation aux Métiers Éducatifs de Nîmes.
Sa thèse de doctorat en psychanalyse porte sur un sujet que l’Eko des quartiers explore à la loupe depuis un moment. Son titre pourrait se résumer ainsi : L’Héritage d’exil, une lecture psychanalytique. Sherif Toubal a donc une double expertise, celle qui lui vient de son immense travail de doctorat et celle qui lui vient de son propre vécu, étant lui-même fils et petit fils de Chibanis.
Sa recherche inédite est au croisement de multiples apports comme ceux de la psychanalyse, de la littérature, de la linguistique, de l’histoire, de la sociologie, du symbolique, du religieux, du spirituel. Elle nous donne un éclairage plus que précieux sur le monde des Chibanis et plus généralement des migrants.
L’entretien qu’il nous a accordé est présenté en trois volets qui ont pour titre :

Vivre et dire son exil ;

Exilés du ventre ;

Pourquoi la France ?

 

1/3 Vivre et dire son exil

L’Eko des quartiers : Nous avons envie de dire de vous que vous êtes le plus pertinent pour parler des problématiques liées à l’exil car vous êtes vous-même fils et petit-fils de Chibanis et que vous avez exploré la question avec votre thèse.
Sherif Toubal : Je ne sais pas si je suis « le plus pertinent », car contrairement à ce qu’on pourrait penser, bien souvent lorsqu’on a vécu une situation, il devient difficile d’en parler. Par contre et c’est là leur apport, la psychanalyse et/ou l’écriture permettent une mise à distance et donnent la possibilité de trouver des mots pour dire. Plus concrètement, je peux dire que je suis un analysant qui a soutenu une thèse de doctorat en psychanalyse où la question du récit est centrale. Le récit comme un outil de la construction identitaire, à ne pas coller avec la parole subjective qui est traversée par un manque à dire (théorie psychanalytique). Cette confusion produit une recherche d’identitarisme… c’est-à-dire un excès d’une définition de soi.

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L’Eko des quartiers : On parle beaucoup, en effet, de « récit »en ce moment, le « récit national », voire le « roman national » l’enseignement de l’histoire, etc. Votre thèse montre que c’est aussi pour vous très important.
Sherif Toubal : Mon grand-père est arrivé en 1949, mon père en 1961 et ma mère en 1969. J’ai tenté dans ma thèse de mettre en évidence les effets de l’exil sur la construction identitaire et subjective des héritiers de l’immigration venue du Maghreb, en particulier, et donc porteurs de références islamiques. Pour tenter de le dire simplement je dirai qu’en fait le récit, l’histoire que l’on se raconte est le seul appui qui permet à chacun de se façonner une identité à condition, encore une fois de consentir à un impossible à dire… qui laisse une marge de manœuvre et modifie les identités. Du coup tous les récits peuvent devenir miens et je suis moi aussi un « Gaulois » par la mise en récit…

L’Eko des quartiers : Votre thèse explore des aspects très complexes des problématiques de l’exil. C’est une gageure, bien sûr, mais pouvez-vous nous les expliquer très succinctement ?
Sherif Toubal : Oui, je travaille sur la question de l’exil et plus précisément sur l’héritage d’exil. Les Chibanis ont fait la traversée et sont venus en Europe d’abord pour des raisons économiques. Ils ont quitté une terre natale, ils ont quitté un ancrage traditionnel qui les a façonnés, formés d’une manière spécifique. À l’époque, comme on dit, ils vivaient sous le régime de l’indigénat. Aucune reconnaissance de leurs droits pendant la période de la colonisation. Albert Camus le montre dans ses Chroniques Algériennes, qui couvrent la période 1939-1958. En venant en France, ils cherchaient avant tout à nourrir leurs familles… Ils étaient de la main d’œuvre. Et dans cette solitude qui était la leur (voir à ce propos l’ouvrage de Tahar ben Jelloun paru en 1997, La plus Haute des Solitudes), les foyers Sonacotra étaient des lieux de regroupements où les hommes vivaient en célibataires, alors qu’ils avaient une épouse et des enfants de l’autre côté de la méditerranée. Cette vie d’ascèse a comme diminué leur élan de vie… ce qui s’appelle en arabe le Nafs : l’envie. Quelque chose s’est éteint, d’autant plus rapidement qu’ils vivaient dans un lieu, en France, qui mettait en lumière ce qui se cachait en Algérie, en particulier les Femmes. La révolution sexuelle des années 60 a renvoyé à encore plus de solitude ces hommes venus sans Femmes. Certaines chansons comme celles du chanteur algérien Mazouni le montrent bien[1].

L’Eko des quartiers : Ces frustrations, cette abstinence, cette solitude vécues le temps de l’exil étaient peut-être le prix à payer pour un avenir plus confortable…
Sherif Toubal : À côté de cette perte d’une sorte de paradis… existait pour la grande majorité, le mythe du retour. Un retour plein de gloriole, où le fils prodigue aurait réussi dans son exil, comme un héros qui rentre à la maison après de multiples combats. Or c’est l’inverse qui se produit : le retour est impossible car la réussite n’est pas au rendez-vous, être manœuvre ou ouvrier qualifié ne permet pas de devenir riche… et rentrer sans avoir réussi revient à démontrer son incapacité à tenir sa place d’Homme.
Il ne faut pas oublier que les sociétés du Sud sont des sociétés non seulement patriarcales mais aussi holistiques[2]. Ne pas réussir à l’étranger revient à ne pas tenir sa place d’Homme au regard de son épouse, de sa famille, de son clan et même de sa communauté ! Ce faisant le retour ne peut plus se faire, d’autant que leurs modes de vie changent en France. casaEt l’apparition de l’objet désir, c’est-à-dire le féminin, dans la rue, dans le quotidien, transforme la perception de l’environnement. Tony Lainé le montre très bien dans son ouvrage central sur cette question, La mal vie, paru en 1978, où il met en évidence, sous forme de témoignages, à l’époque, la réalité de ces vies fracturées, cassées et humiliées par un « ni d’ici, ni de là-bas ».

L’Eko des quartiers : Et pour vous, la religion a eu ici son importance.
Sherif Toubal : Oui, le seul point d’accroche qui réunit ces hommes, dans les rez-de-chaussée des foyers Sonacotra… reste le lieu prière. La tradition qu’ils ont emportée avec eux n’a pas diminué durant la traversée, au contraire, elle s’est accentuée et a grandi en eux. La référence à l’Islam agit comme une protection d’une part et comme un agent de culpabilisation d’autre part. Ce qui donne, malgré tout, un sentiment d’existence.
Prenant de l’âge et se voyant de plus en plus à la marge, le retour à l’Islam donne le sentiment d’un retour à ses origines et offre une issue, illusoire, à la culpabilité. Illusoire, car le sentiment de religiosité se nourrit de la culpabilité, il ne l’atténue pas, il l’augmente. Se sentir coupable d’avoir trahi sa terre natale et les siens ouvre la voie à une demande de pardon… l’Islam offre cette possibilité.

[1] Voir par exemple ceci sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=S1dlpuMuqUI (Note de l’Eko des quartiers)
[2] Holistiques : dans lesquelles l’individu n’est considéré que comme une partie d’un tout. (Note de l’Eko des quartiers)

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