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Dans sa galerie du boulevard Gambetta, un artiste-artisan pratique un métier que personne ou presque ne connaît. Et sa pratique plus que millénaire s’appuie sur une philosophie de la vie léguée par un vieux sage oriental.

2016-novembre-p-ibars-chez-jm-testard-resolution-web_iba1767Jean-Michel Testard est un homme comme il en existe peu aujourd’hui. Poussez la porte de sa galerie « Testard Tapis » au 6 boulevard Gambetta, imprégnez-vous de l’ambiance du lieu, de la musique douce qui tapisse l’espace et vous transportera vers l’Orient sur un tapis volant, et parlez-lui… il vous dira… car c’est son vieux maître qui le lui a demandé, il y a plus de cinquante ans, lorsqu’il était en apprentissage au fin fond de l’Afghanistan : « Tu diras, un jour, tu diras »
Mais avant d’aller « au bout de nulle par » en Afghanistan, presque au pied des montagnes du Baloutchistan, tout près de l’Iran, j’ai demandé à Jean-Michel Testard, réparateur et marchand de tapis, spécialiste et expert agréé en kilims, peintre orientaliste, ce qu’il faisait boulevard Gambetta.

Un boulevard cosmopolite
Je me suis installé ici il y a trente ans, explique-t-il. J’y ai été encouragé par un ami commerçant nîmois. Avant, j’étais à Lyon, réparateur et vendeur de tapis chez un marchand de tapis très renommé. C’est lui qui m’a envoyé en Afghanistan pour parfaire mon apprentissage à même pas 16 ans, en 1964.
2016-novembre-p-ibars-chez-jm-testard-resolution-web_iba1744Sur le boulevard Gambetta, quand je m’y suis installé, il y avait de grands magasins d’ameublement, de décoration, d’encadrement, de miroiterie. Mon enseigne de tapis et de kilims d’Orient y avait sa place, bien sûr. Il y avait aussi les casernes militaires qui faisaient beaucoup de bien au commerce. Ces gens bougeaient beaucoup, et quand ils rentraient ils revenaient vers ce qui les faisait voyager encore, et c’était bon pour mon activité ! Il y avait aussi le marché du lundi, très important, j’ai déploré sa disparition, et moi j’avais monté un marché d’art le dimanche matin, dans les années 2000, au profit du Kiwanis, un club-service pour l’aide à l’enfance malade, handicapée, maltraitée, défavorisée. Oui, ce boulevard était un endroit propice à la rencontre. Mon magasin était plus grand, près de la place Saint-Charles, hélas les inondations du 3 octobre 1988 m’ont causé des dommages irréversibles qui ont mis en péril mon commerce. Mais j’aimais bien le côté cosmopolite de ce boulevard et je m’y suis réinstallé, dans un espace plus réduit.

L’Orient dans les toiles
Dans ce décor jonché d’œuvres de toutes sortes, orientales aussi, statuettes, meubles, bijoux, poteries, vêtements, mes yeux s’arrêtent sur des tableaux très colorés, dont un est semble-t-il en cours d’exécution.
Je suis aussi peintre orientaliste, me dit-il, sous un autre nom : Le Têtu. 2016-novembre-p-ibars-chez-jm-testard-resolution-web_iba1755J’ai pendant une quinzaine d’années, jusqu’en 2014, animé une galerie d’art oriental à Aigues-Mortes. Ça marchait bien mais j’ai dû fermer et tout rapatrier ici car mon bail n’a pas été renouvelé !
Ah ! J’ai eu aussi une galerie à Istanbul, vous vous rendez compte ! Je vendais ma peinture orientaliste à mes clients… orientaux !

Quatre mois sur l’ouvrage
Le visage de Monsieur Testard s’assombrit un peu, la réparation des tapis n’intéresse plus grand monde, sauf dans le cas de restauration d’œuvres très anciennes. Il faut dire qu’on ne veut plus aujourd’hui payer ce que cela coûte. Il me montre un tapis très ancien qu’il avait réparé lorsqu’il était à Lyon, dans sa jeunesse, et qui est revenu dans son magasin, drôle de hasard, pour une autre intervention. Il avait passé quatre mois sur l’ouvrage, à l’époque, quatre mois lorsqu’il touchait le smic. Qui voudrait payer quatre fois le smic aujourd’hui pour une réparation ? Alors c’est en Orient que repartent les tapis qui en valent la peine, pour se refaire une beauté. Et le tapis sur lequel il a sué pendant quatre mois n’est estimé qu’à 600 euros !

Le dernier tisserand
Les affaires tournent au ralenti ? D’accord, mais il ne s’imagine pas ailleurs qu’ici, dans sa galerie, au milieu de tout ce qui donne un sens à sa vie. Il espère aussi que le nouveau boulevard Gambetta bien toiletté à l’occasion des travaux du tram’bus reprendra vie, que l’activité sera au rendez-vous, que les terrasses refleuriront. Mais il n’est pas du genre à attendre le chaland à l’affût, comme il dit, sa peinture, ses collages qu’il réalise dans sa galerie-atelier lui permettent d’échanger autrement avec les visiteurs, d’être « bien dans ses baskets ».
_2016-novembre-p-ibars-chez-jm-testard-resolution-webiba1733Il faut être attentif à ce qui se passe autour de nous, poursuit-il, juste être disponibles, se laisser faire un peu, il y a plein de gens magnifiques, aller vers l’autre procure toujours des grands bonheurs. Il n’y a rien de plus beau que cette notion de partage et c’est ce que j’aime dans mon quotidien. Le commerçant, assure Jean-Michel Testard, c’est le dernier tisserand, dans le sens de tisser des liens, alors il restera là, tant qu’il aura la santé, pour le plaisir !
Monsieur Affiz et Maître Yoda
Je l’interroge alors sur ce qui lui donne cette sérénité, cet esprit positif, cette sagesse tout « orientale ». Il me montre le livre sur la couverture duquel je reconnais la photographie du détail d’un kilim de mariage, tapis qui est exposé dans la galerie. Le livre a pour titre Apprend-tissage, et c’est le récit de sa vie, du moins de ses deux années passées au fin fond de l’Afghanistan chez Affiz, maître soufi et tuteur de stage à ses heures, heures qui ont définitivement changé le cours de la vie de son apprenti, Jean-Michel Testard
L’homme voue à son vieux maître une reconnaissance infinie, ses yeux se mouillent lorsqu’il avoue qu’il lui manque beaucoup, au fur et à mesure que le temps passe. Je fais mentalement un parallèle avec l’univers intergalactique de « Star wars ». Monsieur Affiz a été pour Michel (il ne l’a jamais appelé Jean-Michel) ce que Maître Yoda fut pour Luke, dans un registre fictionnel. L’analogie me plaît : Yodea, m’apprend Wikipédia, signifie en hébreu comme en grec « celui qui sait », ou « je sais » et Monsieur Affiz fut pour Jean-Michel Testard celui qui savait, même si à quinze ans, avoue-t-il, il n’avait pas encore la conscience acquise au fil du temps de la force des paroles de son maître. Ajoutons enfin que Monsieur Affiz qui avait étudié notre langue au Lycée Français de Kaboul avait une manière bien à lui d’en simplifier la syntaxe, un peu comme Maître Yoda qui pour sa part s’exprimait selon un schéma souvent imité par amusement : objet, sujet puis verbe, ce qui pouvait donner des phrases comme « la vie tu aimeras ». Monsieur Affiz, lui, parlait ainsi : « c’est montagne devenue colline… » et toutes ces phrases épurées qui maillent le récit finissent par tisser la trame de toute la philosophie, de toutes les valeurs, en un mot du viatique que le jeune apprenti emportera pour toujours au retour de son voyage initiatique.

Ne pas voler sa vie
Dans l’héritage spirituel de Jean-Michel Testard, il y a, en vrac, cette notion du temps qu’il faut savoir prendre, du temps qui ne s’écoule pas de la même manière selon la culture des uns et des autres, du temps qu’on ne doit pas gaspiller bêtement pour ne « pas voler sa vie ». Il y a cette notion du partage qui pousse le maître à manger dans la main de son élève, métaphore de tous les partages à venir. Il y a cette idée qu’on ne voit bien qu’avec son cœur, idée que l’on retrouve chez Saint-Exupéry, il y a cette idée que le savoir n’est rien sans la compréhension des choses, et que la vie qu’on doit aimer par-dessus tout est faite de « montagnes » et de « collines », de hauts et de bas, ce que les motifs de certains tapis nous disent à leur manière.
2016-novembre-p-ibars-chez-jm-testard-resolution-web_iba1778Dans l’héritage professionnel de Jean-Michel Testard, il y a cette connaissance extraordinaire du langage des tapis qui vit depuis la nuit des temps. Il vous expliquera ce qui distingue un tapis d’un kilim, exemples à l’appui, ce que signifient les trames, les motifs, les symboles qui paraissent simplistes aux yeux des novices et qui en fait disent la vie, l’amour, la rencontre des hommes et des femmes, leur naissance et leur passage, cela dans toutes les cultures car son apprentissage terminé, il a voyagé partout où se font les tapis et a accumulé un savoir immense qu’il aime partager, suivant l’enseignement de Monsieur Affiz : « Tu diras, un jour, tu diras ».
Alors, poussez la porte de la galerie de Monsieur Testard, asseyez-vous sur un tapis, et… décollez…

Une vidéo sur une conférence de M. Testard ici :
https://www.canal-u.tv/video/parole_de_chercheurs/forum_nimois_charles_gide_testard_03_mars_2016.20854
Son livre, en vente dans sa galerie : Apprend-tissage, récit de Jean-Michel Testard, mise en écriture de Sylviane Lacroze, éditions N7

 

1 Comment

  1. […] – je ne m'en lasse pas. Voir les choses d'en haut …ça m'irait bien aujourd'hui ! Tissage des liens, métissage des cultures. Pour ceux d'ici … Regarder, sentir, entendre, goûter l’instant, se laisser traverser par […]

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